Ambroise Croizat, l'ouvrier derrière la Sécu
Le fait le plus marquant de sa carrière est certes la mise en place de la Sécurité sociale. Mais toute sa vie, cet ajusteur-outilleur a œuvré à l’amélioration des conditions des travailleurs comme responsable CGT, député communiste ou ministre du Travail. Son nom a pourtant pratiquement disparu du récit national.
Publié le 14 octobre 2025
La Sécurité sociale fête ses 80 ans. Derrière cette création toujours révolutionnaire se cache une figure méconnue. Celle d’un ajusteur-outilleur qui a œuvré toute sa vie à l’amélioration des conditions des travailleurs comme responsable CGT, député communiste ou ministre du Travail. Son nom a pourtant pratiquement disparu du récit national. Cet article est à retrouver dans le trimestriel la Vie Ouvrière.
Le 17 février 1951, une foule d’ouvriers, de militants, d’anciens déportés et d’élus se presse dans les rues de Paris à l’occasion des obsèques d’Ambroise Croizat. « Vous avez vu la mer ? C’était cela. Une foule serrée, puissante, avec des remous et des grondements de douleur et de colère contenus. La circulation arrêtée, des heures durant, dans la moitié de Paris, pour que ce flot puisse s’écouler », écrivait la journaliste et résistante Madeleine Riffaud, dans la Vie Ouvrière. Cet homme, fauché à 50 ans par un cancer, a bâti la Sécurité sociale.
« Les militants, sur leur temps libre, rénovent les bâtiments qui accueillent les caisses, fabriquent du mobilier, écrivent les fiches des assurés sociaux. Il fallait un Croizat pour établir cette confiance avec le monde du travail ». Pierre Caillaud-Croizat, petit-fils d’Ambroise Croizat
Croizat déclare dans un discours à l’Assemblée : « Nul ne peut revendiquer la paternité exclusive de la Sécurité sociale. » Pourtant, l’histoire retient surtout le nom de Pierre Laroque, son binôme haut fonctionnaire. « Les raisons de cet effacement mémoriel sont multiples : d’abord, les élites bourgeoises ne veulent pas mettre en avant les réalisations d’un ouvrier avec un tel bilan. Ensuite, historiquement, il y a eu un discrédit jeté sur le communisme après la fin de l’Union soviétique, et il a été victime d’une concurrence mémorielle du gaullisme, explique Emmanuel Defouloy. On a aussi voulu faire oublier le principe originel de la Sécurité sociale : donner la gestion aux premiers concernés. Enfin, Croizat est mort à 50 ans, il n’a pas écrit de mémoires et était très modeste. Pierre Laroque est mort à 90 ans, a donné des cours à Sciences Po, créé le comité d’histoire de la Sécurité sociale. Tout cela a contribué à forger une histoire institutionnelle qui lui donnait la part belle. » Pourtant, Pierre Caillaud-Croizat insiste : il ne faut pas opposer les deux hommes, qui ont travaillé ensemble malgré leurs différences : « Croizat a eu la chance d’avoir Laroque, grand spécialiste des questions sociales, et Laroque a eu conscience qu’avec Croizat ils allaient marquer l’histoire ! »
« C’est un immense paradoxe. La Sécu est l’une des institutions les plus importantes dans la vie des gens, et ils la connaissent très mal. » Emmanuel Defouloy, journaliste
Quant à Emmanuel Defouloy, qui a lancé un financement participatif pour un projet de documentaire, il se désole :« C’est un immense paradoxe. La Sécu est l’une des institutions les plus importantes dans la vie des gens, et ils la connaissent très mal. » Le travail du biographe Michel Étiévent, le documentaire La Sociale de Gilles Perret (lire p. 78), le travail de la CGT métallurgie et de son IHS, ainsi que celui du petit-fils de l’ancien ministre ont contribué à faire entrer peu à peu Croizat dans les mémoires, hors des cercles sympathisants. Pierre Caillaud-Croizat s’est d’ailleurs ému de voir, dans les manifestations contre la « réforme » des retraites, des références à son aïeul. Alors, pour l’ancrer publiquement dans l’histoire officielle, il se prend à rêver d’une panthéonisation de cette figure ouvrière…
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