Elle a repris la ferme familiale avec son frère il y a une vingtaine d’années. Dure à la tâche, Béatrice peine à tirer un salaire de son travail depuis la fin des quotas laitiers.
Un brouillard épais enveloppe le corps de ferme. À deux pas, un beuglement indique la direction de l’étable. Il est 6 h 30 – l’heure de la traite du matin – et les vaches tirées du sommeil se redressent dans leurs logettes. « Allez debout », leur intime gentiment Béatrice, en encourageant les lève-tard d’une tape sur le derrière.
L’éleveuse pousse les soixante-dix bêtes en direction de l’aire d’attente. Dans la salle de traite, elle allume les machines. France Bleu Normandie retentit.
Les premières vaches s’avancent sur le quai de traite et Béatrice place les maladroites. « Vas-y, avance », dit-elle à une bête mal positionnée. Avant de fixer sur chacune les « griffes » de l’appareil à traite, elle badigeonne les pis d’un produit désinfectant. « Pour prévenir les mammites. » Les gestes sont attentionnés.
Ses vaches, Béatrice en apprécie les couleurs aussi variées que les caractères. Holstein, pie rouge, normandes, montbéliardes au fort tempérament…
Béatrice aime tout, sauf « pousser ses bêtes ». La doyenne a douze ans. « Si on ne leur demande pas trop de produire, elles sont plus résistantes, raisonne-t-elle. On peut demander du rendement à une terre, mais les animaux c’est du vivant. »
Le mois dernier, le lait lui a été payé 306 euros les mille litres par la coopérative. « On a eu un bonus parce qu’on a fait de la qualité. Mais il nous faudrait au moins 340 euros pour tout payer et se faire un petit revenu », commente-t-elle.
Installée en Gaec (groupement agricole d’exploitation
en commun) avec son frère sur la ferme familiale, Béatrice est une « patronne salariée ». « Au niveau compta, on déclare un salaire au Smic. Mais ça reste virtuel, on ne prend pas ce qu’on n’a pas. »
Le bâtiment construit en 2010 n’est toujours pas remboursé. Et avec la chute du prix du lait due à la fin des quotas laitiers, il est devenu difficile de vivre. « Beaucoup arrêtent », reconnaît Béatrice, un broc de lait destiné aux petits veaux à la main. Et ne lui parlez pas de vacances. « On n’en est pas mordu », répond celle qui n’en prend jamais.
Une fois toutes les bêtes nourries, l’aire rabotée et nettoyée et les litières des vaches « paillées », la matinée n’est pas finie : Béatrice file vers une seconde exploitation, où sont établies une quinzaine de génisses, afin d’aider son frère à rentrer plusieurs tonnes de granulés. Le repas vite avalé, Béatrice décide d’aller inspecter les clôtures, car les vaches vont retourner dans quelques jours au pâturage.
« Mettre les bêtes à l’herbe, c’est une qualité qui se paie. Le jour où il n’y aura plus d’élevage, tout ça sera à l’abandon, dit-elle en contemplant les environs. Mais un paysage, c’est quand même plus beau vert avec des bêtes dedans. »