Points de captages pollués
La loi de 1992 définit la ressource en eau comme « un patrimoine commun de la nation ». Si le droit de l’eau s’est construit en France autour de l’affirmation du caractère d’intérêt général de sa protection et sa gestion durable, dans les faits ce principe est mis à mal. « L’eau fait face à des contaminations globales. Cela devient compliqué de trouver des ressources qui, en plus de la désinfection, n’ont pas besoin d’être traitées. Et cela coûte de plus en plus cher de produire de l’eau potable. Les communes doivent renouveler plus souvent les filtres à charbon actif qui saturent très rapidement », détaille Pauline Rousseau-Gueutin, docteure en hydrogéologie.Coupures en Outre-mer
Si les effets du changement climatique aggravent les problématiques d’accès à l’eau, certains territoires sont particulièrement impactés. En outre-mer, en raison d’un assèchement de la ressource, mais aussi d’un sous-investissement dans les infrastructures, des « tours d’eau » (coupures alternées) sont programmés par commune depuis 2022, au grand dam des populations. « À Mayotte, plus de 30 % de la population n’a pas accès à l’eau courante ; en Guyane, c’est 15 à 20 % des habitants ; à La Réunion, une personne sur deux ne peut pas boire l’eau du robinet », rapportait Michèle Chay, représentante CGT au Conseil économique, social et environnemental (Cese), lors d’une journée d’étude sur l’eau organisée par la CGT le 20 mai. Et ces tensions font peser un risque de multiplication des conflits d’usage, comme dans les Deux-Sèvres où l’installation de mégabassines en faveur d’une poignée d’agriculteurs a viré à l’affrontement. Pour y remédier, le gouvernement a lancé un « Plan eau » en 2023, dont l’objectif est de réduire de 10 % les prélèvements d’ici 2030. Saisi sur cette question, le Cese a émis quant à lui des recommandations afin d’anticiper l’inéluctable augmentation du coût de l’eau, parmi lesquelles l’encouragement à la sobriété des entreprises. À STMicroelectronics, qui fabrique des puces à Crolles, en Isère, le syndicat CGT a obtenu qu’une partie des subventions publiques perçues soit investie dans la réutilisation des eaux souillées. « Notre production consomme l’équivalent d’une ville de 150 000 habitants. Et c’est de l’eau potable ! L’investissement public doit servir, aussi, à réduire l’impact industriel sur le territoire », considère Aimeric Mougeot, secrétaire du syndicat CGT du site de Crolles.Scandale des eaux en bouteilles
Par ailleurs, si la distribution d’eau en régie privée fait la fortune de groupes comme Suez ou Veolia, au détriment du consommateur, les sources souterraines suscitent elles aussi l’appétit d’entreprises privées, quitte à frauder sur la réglementation pour maintenir leurs profits. Un rapport de l’Inspection générale des affaires sociales de 2022 a démontré que 30 % des marques d’eaux minérales en bouteille avaient effectué des traitements illégaux. En 2020, des traitements non conformes de ses eaux de source ont été signalés aux autorités par un salarié du groupe Alma (Cristalline, St-Yorre, Vichy…), entraînant une enquête des services de l’État, ainsi qu’une plainte de Foodwatch, organisation de défense des consommateurs, pour « tromperie ».
Également visé par une plainte, le groupe Nestlé Waters a été contraint de reconnaître, l’an dernier, qu’il avait utilisé des procédés illicites pour assainir les eaux destinées à la marque Perrier dans le Gard, mais aussi Hépar, Vittel et Contrex, dans son usine des Vosges. Et ce, en raison de bactéries et pollutions organiques, ainsi que de la présence de PFAS. Des systèmes de filtrage et de traitement interdits pour les eaux minérales, vendues 100 à 400 fois plus cher que l’eau du robinet. La fraude, étalée sur au moins quinze ans, aurait rapporté trois milliards d’euros à Nestlé, selon la commission parlementaire en charge d’enquêter. Avec la complicité des services de l’État qui ont cédé aux pressions du groupe en acceptant d’effacer toute trace de pollution d’un rapport.
Pour Pauline Rousseau-Gueutin, il est important de ne pas détourner l’usager de l’eau du robinet : « Il faut consommer l’eau minérale de façon modérée. Et diluer nos expositions. Selon une étude de l’Anses 2, 5 % des pesticides viennent de l’eau et 95 % de l’alimentation. Une des sources d’exposition, ce sont les ustensiles de cuisine et les emballages alimentaires contenant des PFAS et des plastiques. » De quoi nous rassurer…
Cet article a été publié dans Ensemble N°36 – Juin 2025.