Entre conte et décomptes
Avant d’être « intermittents », ils sont artistes, techniciens, ouvriers du monde de la culture. Ce qui n’est pas une sinécure… Portrait, dans les coulisses de la création, à suivre sur la NVO. Rendez-vous avec Amélie Armao, conteuse et directrice artistique.
Publié le 6 juillet 2017
Avant d’être « intermittents », ils sont artistes, techniciens, ouvriers du monde de la culture. Ce qui n’est pas une sinécure… Portrait, dans les coulisses de la création, à suivre sur la NVO. Rendez-vous avec Amélie Armao, conteuse et directrice artistique.
«As-tu un vrai travail ? » Cette question, Amélie Armao l’a souvent entendue, notamment lors des cours de conte qu’elle dispense à des amateurs. Difficile, la reconnaissance du travail artistique, qui ne se limite pas à ce que le spectateur découvre sur scène… Difficile de vivre de son travail et de saisir tous les méandres de l’intermittence, régime d’indemnisation chômage que le Medef (entre autres) aimerait tant voir disparaître. Difficile de faire comprendre que « faire le métier qui te plaît » – une autre remarque souvent entendue – se paie souvent au prix fort, hormis pour quelques rares étoiles au firmament du monde du spectacle.
Pour Amélie Armao, la rencontre avec le théâtre a été d’abord « pas très sérieuse, un hobby », par le biais « de cours à la MJC quand j’étais gamine ». Étudiant plus tard les sciences de l’éducation, elle inclut à son cursus universitaire des unités de valeur « théâtre », puis se rapproche d’une compagnie « en filant des coups de main, puis en jouant, petit à petit ».
AfdasFonds d’assurance formation du secteur de la culture et des médias.
Cette expérience sur le tas est complétée par un stage de l’Afdas. « Depuis 1999, la compagnie pour laquelle je travaillais m’a permis d’avoir assez de cachets pour bénéficier du régime d’intermittence, sans avoir d’explications sur ce statut. J’ai bien eu des tracts, j’ai aussi cherché sur Internet, notamment pour les questions de renouvellement de droits, mais j’ai trouvé peu d’explications claires. À cette époque, à Pôle emploi, ils ne connaissaient pas et te renvoyaient sur un numéro vert, mais c’était difficile d’avoir de l’info. Ensuite, il y a eu la coordination des intermittents (Coordination des intermittents et des précaires d’Île-de-France) qui m’a permis de comprendre un peu mieux et, depuis, j’ai toujours gardé le “statut” car je bosse beaucoup. »
« Heureusement, précise Amélie Armao, on échange avec les autres, on demande des éclaircissements. Mais on passe beaucoup de temps là-dessus, car avec les employeurs, on est parfois démuni, on ne sait pas toujours quoi leur répondre. On doit faire des comptes, mais comment si on n’a pas d’horaires, pas de montants. Ça nous demande toute une gymnastique et d’y utiliser un “temps de cerveau” au détriment de ce que tu essaies de créer. Pourtant, au quotidien tu en as besoin, parce que quand tu es intermittent, par exemple, tu n’as pas le droit à la garantie des loyers impayés, tu es exclu du système, il y a souvent une clause dans les contrats de location. De même pour un prêt à la banque, ou à la CAF, tu n’existes pas, tu ne rentres pas dans les cases, tu es intermittent, chômeur, intérimaire ? J’ai même connu une personne à qui cette précarité a fait tellement peur qu’elle a tout arrêté pour devenir prof de français. »
JoolaLe 26 septembre 2002 à 22 h 55, le Joola, navire battant pavillon sénégalais, faisait naufrage au large des côtes de la Gambie entre le port de Ziguinchor (Casamance) et Dakar. Il s’agit de la plus grande catastrophe maritime civile mondiale puisque 1 863 des 1 928 passagers et hommes d’équipage embarqués ont trouvé la mort ou ont été portés disparus…
En 2014, Comme un cri poursuit cette ouverture à ceux qui n’ont pas la parole, puisque le spectacle s’inspire du témoignage d’un rescapé du naufrage du Joola. La même année, Le Cri des sardines est créé, d’après le roman éponyme écrit avec les bénéficiaires du RSA de l’espace insertion de Champigny-sur-Marne. « J’ai un questionnement sur la place de la culture. Mon engagement, c’est que les gens s’emparent du plateau, que les spectateurs découvrent leurs propres possibilités. » Positive, elle ajoute que « l’argent ne fait pas tout, et tous ces obstacles, ça te force aussi à imaginer : d’autres lieux, d’autres formes. Tu n’as pas de salle, il y a le spectacle de rue ; tu n’as pas de budget suffisant, mais tu as de l’imagination, de l’inventivité. »
Bien sûr, Amélie entend parfois qu’elle est « quelqu’un de privilégié, qu’elle fait ce qu’elle veut ». « Mais je n’ai pas de sécurité et, comme tout le monde, j’envoie un CV. Et je ne me sens pas privilégiée lorsque je fais une heure de trajet pour aller exercer mon métier dans un local au bas d’une tour pour être payée 20 € de l’heure ! Bien sûr, nombre d’employeurs profitent de cette précarité, notamment lorsqu’ils ont affaire à des jeunes qui débutent et qui donc vont dire “Oui”, surtout si le projet est intéressant. » Chez les artistes, comme dans l’ensemble du monde du travail, la précarité, le poids du chômage sur l’emploi sont omniprésents. Et la nécessité d’y apporter des réponses collectives s’y fait sentir comme ailleurs…
Biographie1978 : naissance à Nogent-sur-Marne (94).
1989 : premiers cours de théâtre.
1996 : rencontre avec Youssef Haddad et le conte à l’université Paris 8.
2000 : Photo-souvenir, première mise en scène avec des jeunes
en parcours d’insertion.
2014 : Le Cri des sardines, d’après le roman écrit avec des bénéficiaires
du RSA de Champigny-sur-Marne (94).
Dossier
Luttes sociales et mobilisations en France : enjeux et perspectives
Ce dossier propose un éclairage sur les dynamiques actuelles des luttes sociales en France, à travers le prisme des mobilisations syndicales, des mouvements pour les droits et de la défense du service public.
Dossier / 10 articles
Nos articles les plus lus
Articles recommandés pour vous