La course à l’art des milliardaires
L’ouverture de la Tour Luma, à Arles, et de la Bourse de commerce, abritant la collection Pinault à Paris, a remis en lumière ces milliardaires qui font la pluie et le beau temps dans le monde de l’art. La question du mécénat dans les musées se pose, tandis que le Covid-19 a entraîné une baisse drastique de la fréquentation de ces lieux.
Publié le 22 octobre 2021
L’ouverture de la Tour Luma, à Arles, et de la Bourse de commerce, abritant la collection Pinault à Paris, a remis en lumière ces milliardaires qui font la pluie et le beau temps dans le monde de l’art. La question du mécénat dans les musées se pose, tandis que le Covid-19 a entraîné une baisse drastique de la fréquentation de ces lieux.
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C’est une tour de béton et de métal qui domine la ville d’Arles et brille au soleil, tranchant singulièrement dans le paysage. La Tour Luma a été conçue par l’architecte américain, Frank Gehry, pour la fondation de la milliardaire suisse, Maja Hoffmann, l’une des héritières des laboratoires pharmaceutiques Roche. La riche mécène entend placer la ville camarguaise sur la carte de l’art contemporain mondial.
La Tour Luma, le projet pharaonique de Maja HoffmannLa Tour Luma signe la mainmise de la milliardaire Maja Hoffmann sur la ville d’Arles. Déjà à l’origine du musée Van Gogh, aux côtés de son père Luc, et parmi les principaux partenaires des Rencontres de la photographie, avec sa fondation Luma, la milliardaire a racheté les anciens ateliers SNCF pour en faire un parc qui jouxte sa tour. Elle a aussi acquis trois hôtels de luxe et plusieurs bâtiments de la ville, dont une ancienne annexe de la mairie.
La Tour Luma aurait coûté autour de 150 millions d’euros, mais beaucoup estiment que ce chiffre est en deçà de la réalité. Le trimestriel local, L’Arlésienne, a consacré de nombreux articles à la Tour Luma. «Maja Hoffmann a une approche assez sentimentale d’Arles, parce qu’elle y a grandi, décrypte Eric Besatti, son directeur de la publication. La façon qu’elle a de le faire, c’est de mettre autour d’elle tous ses potes de l’art contemporain, qui décident d’un programme culturel. »
Elle va aussi, par ce biais, prendre la main sur le territoire en investissant dans, par exemple, une cuisine collaborative dans un quartier prioritaire, ou faire des actions pédagogiques, ou encore monter un programme de «design social», quitte à empiéter sur les plates-bandes des collectivités locales. « Mais il y a surtout l’envie d’être vue et de «performer» dans le domaine de l’art contemporain», estime le journaliste.
« On parle de la concurrence des fondations avec les musées nationaux, c’est vrai qu’elle est frontale. Ce sont quasiment des parts de marché qui s’arrachent. Mais la concurrence la plus forte, c’est entre les fondations elles-mêmes. La Tour Luma, à Arles, se pose dans ce paysage des fondations de milliardaires du luxe », estime Frédéric Sorbier, de la CGT-Culture.
Leur existence pose la question du mécénat dans une période où les musées font face à une baisse de fréquentation drastique liée à la crise du Covid-19 qui a, par exemple, provoqué une baisse de 66 % des recettes de billetterie prévues en 2021 au musée d’Orsay et à l’Orangerie. À travers son baromètre 2020, le lobby du mécénat d’entreprise, l’Admical, estime le montant global du mécénat à 2,15 milliards d’euros en 2019. La culture représente 18 % de ce chiffre, juste derrière le social et avant l’éducation.
Jean-Jacques Aillagon Ex-patron de Beaubourg, ministre de la Culture du gouvernement Raffarin (2002 à 2004), il est aujourd’hui le directeur général de la Pinault Collection.
Le tournant en matière de mécénat a été acté par la loi Aillagon de 2003, qui a mis en place l’un des régimes fiscaux les plus avantageux du monde. Les particuliers peuvent déduire 66 % de leur don sur leur feuille d’impôt, les entreprises 60 %. « C’est ce qu’on appelle les niches fiscales. Il s’agit d’un coût pour l’État, mais c’est un moyen de financer la culture de manière indirecte par la fiscalité, explique Messaoud Saoudi, maître de conférences en droit à l’Université Jean-Moulin Lyon III. Ce n’est pas anodin que la loi Aillagon arrive à ce moment-là. Notamment depuis la LOLF [loi organique relative aux lois de finances, qui encadre le budget de l’État] de 2001, où, peu à peu, l’État va se retirer de certaines activités comme la culture et inciter les acteurs privés à participer. »
En novembre 2018, un rapport de la Cour des comptes s’alarme sur la réduction fiscale accordée aux entreprises faisant du mécénat, créant ainsi un manque à gagner important pour les finances publiques. De 90 millions d’euros en 2004, les dépenses fiscales sont passées à 900 millions d’euros en 2017.
« Dans ce rapport de 2018 sur le mécénat des entreprises, la Cour des comptes indique que les vingt-quatre plus grosses entreprises mécènes représentent 44,1 % de la dépense fiscale. Cela veut dire que des multinationales spécialistes dans l’évasion et l’optimisation fiscale accaparent une grande partie des aides publiques sans véritable contrôle de l’objectif de cette dépense. C’est là le problème », indique Laurent Perin, secrétaire fédéral de la CGT-Finances. La Fondation Vuitton de Bernard Arnault est dans le viseur de la Cour. Entre 2007 et 2017, elle a coûté 517,8 millions d’euros au contribuable. Quant au bâtiment, il est passé d’un budget initial de 100 millions à 790 millions d’euros « un montant supérieur à celui de Philharmonie de Paris ».
Pour lutter contre les niches fiscales, l’État a limité, en 2019, la défiscalisation à 40 %, au-delà d’un don de 2 millions d’euros. En échange de son action, un mécène peut demander des contreparties qui peuvent atteindre 25 % du don. La CGT-Culture estime qu’il faut ajouter à cela le coût du personnel affecté à la prospection de mécènes, les factures concernant les événements (flyers et cartons d’invitation…). « Il y a quand même une tromperie parce que tout cela se fait à la gloire des marques de luxe, alors que c’est nous, qui payons nos impôts, qui sommes les « micromécènes » de ces événements. On se demande pourquoi l’État n’attribue pas directement les budgets aux établissements pour mener leur politique. Cela reviendrait à peu près au même »,pointe Frédéric Sorbier, de la CGT-Culture.
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