La culture dans le viseur
Rafales d’avis négatifs sur les plateformes spécialisées, annulations de concerts, pressions sur les artistes et les collectivités locales… L’extrême droite prend les armes pour tenter d’invisibiliser les thèmes qui contrarient son idéologie. Un article paru dans la Vie Ouvrière.
Publié le 25 avril 2024
Rafales d’avis négatifs sur les plateformes spécialisées, annulations de concerts, pressions sur les artistes et les collectivités locales… L’extrême droite prend les armes pour tenter d’invisibiliser les thèmes qui contrarient son idéologie. Un article paru dans la Vie Ouvrière.
Emilie Frèche n’oublie pas le 16 novembre 2022. Ce jour-là, Les Engagés sort en salles. La réalisatrice est confiante, son film, qui raconte l’histoire d’un homme venant en aide à un jeune exilé poursuivi par la police sur la route de Briançon, a déjà reçu six prix du public dans les festivals qui l’ont sélectionné. Le sujet plaît, les entrées en salles devraient suivre. Mais rapidement, sur la plateforme AlloCiné, des centaines d’utilisateurs font chuter la note spectateurs du film à 1,8. « Il y a eu plus de 250 commentaires en une journée, ce qui était totalement incohérent avec le nombre d’entrées du film, se souvient-elle. Il y avait aussi beaucoup de notes minimales, non accompagnées d’une critique. C’était incompréhensible et en total décalage avec ce que l’on avait vécu en tournée. » Le « raid numérique » dont a été victime Émilie Frèche est en réalité une action coordonnée de groupuscules d’extrême droite. Le film de Lola Quivoron, Rodéo, subit le même sort. À sa sortie, la réalisatrice s’attire les foudres de l’extrême droite après une interview pour le média Konbini dans laquelle elle souligne la responsabilité de la police dans les accidents liés aux rodéos urbains. « Les caractéristiques communes de ces films ne laissent aucun doute sur le fait que ces raids viennent de l’extrême droite », assure la spécialiste en histoire du cinéma Chloé Folens. C’est la raison pour laquelle la Société des réalisatrices et réalisateurs de films (SRF) a publié le 22 novembre 2023 un communiqué dénonçant une « offensive résolue, massive et coordonnée de cette mouvance sur le terrain culturel ».
Cette mobilisation sur le terrain culturel a aussi une fonction de laboratoire de ce qui pourrait
se faire dans l’Hexagone en cas de victoire électorale.
« Ces campagnes de dénigrement sont également accompagnées de cyberharcèlement sur les réseaux sociaux », poursuit Chloé Folens. Les réalisateurs et réalisatrices, mais aussi les acteurs et actrices de ces films reçoivent des torrents d’insultes racistes, sexistes, lesbophobes, des menaces de viol ou de mort. C’est ce qui est arrivé à la sortie du film traitant des violences policières Avant que les flammes ne s’éteignent, de Mehdi Fikri. L’artiste Camélia Jordana, qui y tient le rôle principal, est régulièrement ciblée par la fachosphère sur les réseaux sociaux depuis ses prises de positions contre le racisme et les violences policières. « Dans une phase montante du vote d’extrême droite, c’est une façon pour ce camp politique de s’adresser à son public et d’essayer de créer à une échelle de masse un environnement culturel d’extrême droite pour stabiliser son idéologie », analyse Philippe Corcuff, professeur des universités en science politique à l’IEP de Lyon et auteur de La Grande Confusion. Comment l’extrême droite gagne la bataille des idées. Mais cette mobilisation de la fachosphère a aussi une fonction « préparatoire » : « Aux États-Unis, la mobilisation de la droite dure a conduit à la suppression de certains départements d’études de genre dans les universités. En France, cette mobilisation sur le terrain culturel a aussi une fonction de laboratoire de ce qui pourrait se faire dans l’Hexagone en cas de victoire électorale », poursuit Philippe Corcuff. Outre le cinéma, les trolls* s’attaquent à toutes les formes d’expression artistique susceptibles de véhiculer la « théorie du genre ». À Rennes, en juin dernier, le spectacle de Marion Rouxin sur l’égalité entre filles et garçons est la cible de tentatives d’intimidation, de tractages et de sabotages de la part de groupes de droite radicale comme Civitas (mouvement catholique intégriste dissous en octobre 2023), Profession-gendarme ou Parents en colère. Quelques mois plus tôt, un collectif de drag-queens invité à la bibliothèque de Lamballe, en Bretagne, pour une lecture destinée aux enfants, suscite l’ire des mouvements conservateurs. Des artistes comme Eddy de Pretto ou Bilal Hassani ont également été la cible de harcèlement homophobe et de menaces de mort pour des performances se déroulant dans l’enceinte d’églises (parfois désacralisées).
C’est au regard de ces attaques que l’on se rend compte qu’on a fait un film politique.
La multiplication des attaques de groupes identitaires qui agitent la guerre culturelle et leur discours de plus en plus décomplexé inquiète Chloé Follens : « On fait remonter nos alertes à l’Observatoire de la création, on rencontre les collectivités et on fait un travail de pédagogie, mais le risque, c’est que cette “petite musique” entrave la liberté de création et refroidisse les producteurs, qui hésiteront à soutenir des films engagés. » Une crainte partagée par Émilie Frèche : « Cela a réellement un effet sur la création et la production, il ne s’agit pas juste de potentiels échecs commerciaux. » De son côté, AlloCiné indique désormais « note inhabituelle » lorsqu’un film semble injustement critiqué. Interrogé par Mediapart, Julien Marcel, directeur général d’Allociné, affirme par ailleurs travailler à « améliorer en permanence l’algorithme, modérer, alerter ». Avant de prévenir : « On ne va pas étudier le profil des gens qui notent, et les classer gauche/droite, ce serait d’ailleurs illégal. » La réalisatrice des Engagés conclut sur une note positive : « C’est au regard de ces attaques que l’on se rend compte qu’on a fait un film politique. »
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