Face à un mouvement social qui se développe et se durcit, le gouvernement a choisi le bras-de-fer plutôt que le dialogue. Il veut faire passer coûte que coûte sa loi dite « travail », passant outre le refus des salariés, de la majorité de l’opinion comme du parlement.
Après son passage en force et l’usage du 49.3 pour que la loi dite « travail » soit adoptée sans débat, pas plus donc au parlement qu’avec les organisations syndicales, le gouvernement de Manuel Valls espérait un essoufflement de la mobilisation sociale. Abusant de la méthode Coué, il a même tenté de persuader les salariés et une opinion publique massivement opposée tant au projet de loi (à plus de 70 %, selon les sondages) qu’à l’usage de l’article 49.3 (75 %) que la rue se vidait.
Autrement dit, qu’il était temps de se résigner. Les centaines de milliers de manifestants dans tout le pays, le 19 mai, les mobilisations dans les entreprises, les grèves votées alors – à bulletins secrets ou non – par l’immense majorité des salariés concernés, et la détermination unitaire des organisations syndicales de salariés, lycéens et étudiants opposées au démantèlement du droit du travail (CGT, FO, Sud-Solidaires, FSU, Unef, UNL, Fidl) le contraignent à revoir sa stratégie.
QUAND LES SALARIÉS VOTENT LA GRÈVE
Raffineries, dépôts de carburants, SNCF, énergie, RATP, Amazon, bois et construction, secteur aérien, routiers, ports et docks, etc., de secteur en secteur, d’assemblée générale en assemblée générale, les salariés font le choix de débrayages, mais aussi de la grève et de sa reconduction. En même temps, l’intersyndicale appelle dans l’unité à une nouvelle journée de grève et de manifestation ce jeudi 26 mai, avant une journée de grève interprofessionnelle avec manifestation nationale à Paris le 14 juin, au début des débats au Sénat. Les sept organisations syndicales appellent aussi « à multiplier d’ici là, sur tout le territoire, des mobilisations sous des formes diversifiées ». Elles ont aussi décidé d’une « grande votation dans les entreprises, les administrations et les lieux d’étude, qui se déroulera dans les semaines à venir, en parallèle au débat parlementaire, afin de poursuivre avec les salarié-e-s et les jeunes les débats sur la loi « travail », obtenir le retrait de ce texte pour gagner de nouveaux droits permettant le développement d’emplois stables et de qualité ». Déjà, la lutte a permis des premiers succès. Ainsi par exemple pour les routiers, qui viennent de recevoir des « assurances » du gouvernement quant au calcul des heures supplémentaires.LE PATRONAT SUR LE PIED DE GUERRE
L’ampleur et le développement des mobilisations et des grèves inquiètent le patronat et le gouvernement. Le 25 mai, les organisations patronales, Medef en tête, ont appelé l’État à « veiller au respect du droit » et à « prendre les mesures permettant de garantir l’intérêt général, la liberté de travailler et de circuler librement ». Patronat et gouvernement devraient pourtant se souvenir que la grève demeure un droit, ou encore que l’Organisation internationale du travail (OIT) avait condamné les réquisitions forcées des raffineries lors du conflit de 2010 pour une autre réforme des retraites. Quant à « l’intérêt général », difficile de faire croire qu’il se résume aux exigences du patronat, lorsque la majorité de la population les rejette…MANIPULATIONS ET BALLONS D’ESSAIS
Le président du groupe PS à l’Assemblée nationale, Bruno Le Roux, invité mercredi 25 mai de l’émission Questions d’info (LCP, France Info, Le Monde, AFP), a pour sa part envisagé l’hypothèse d’une réflexion sur la « possibilité que la branche donne un avis a priori » plutôt qu’a posteriori sur les accords d’entreprises. Mais un avis pas nécessairement contraignant, et tout cela sans mettre en cause la philosophie et la raison d’être d’un texte de loi qui vise à faire primer l’accord d’entreprise (soumis, donc, au rapport de forces) sur la loi, dépossédant donc les salariés d’un socle de garanties minimales commun. Ce qui n’empêche pas Emmanuel Macron, ministre de l’Économie, d’aller plus loin encore que le projet El Khomri, s’appuyant sur la brèche qu’il ouvre. Il annonce ainsi dans un entretien aux Échos, le 23 mai, qu’ « il faudra élargir le champ de la négociation collective au niveau de l’entreprise à d’autres domaines ». Notamment les salaires… Provocation ou ballon d’essai : le ministre nous a habitués à confondre l’un et l’autre.