Le détachement des salariés européens en France prend chaque année plus d’importance, les infractions au Code du travail, le dumping social et la concurrence déloyale également. C’est ce que d’aucuns appellent, non sans humour, l’optimisation sociale.
Les faits. La directive de décembre 1996 sur le détachement des travailleurs a entraîné de nombreuses dérives et favorisé l’émergence d’un dumping social entre États membres de l’Union européenne.
Le contexte. Depuis mars 2012, cette directive fait l’objet d’un processus de révision par le biais d’un projet de directive d’application (ou d’exécution) visant à encadrer les abus constatés. À venir. Un dialogue entre le Parlement européen, le Conseil des ministres européen et la Commission est en cours pour aboutir à une position commune. Or les divergences entre États membres sont loin d’être réduites.
Marie-France Boutroue, coordinatrice du collectif Europe de la CGT, affirme que le détachement concernerait aujourd’hui 1,5 million de salariés en Europe dont quelque 300 000 en France, un nombre en constante augmentation dans la crise. Principaux secteurs concernés selon la CGT : la construction (un tiers des détachés), l’industrie (25 %), le travail temporaire (20 %).
Le détachement et ses dérives
Le principe est le suivant : un prestataire de services établi dans un pays de l’Union européenne (UE) a le droit de détacher temporairement des travailleurs dans un autre pays membre pour une mission. Du fait du caractère temporaire de cette mission, le droit du travail et les charges sociales appliqués sont ceux du pays d’origine et non du pays d’accueil. Voilà qui, bien souvent, donne lieu à des dérives puisque des travailleurs à moindre coût sont employés dans des pays à charges et droits plus contraignants, entretenant le dumping social entre États membres. En décembre dernier, la Fédération nationale des salariés de la construction, du bois et de l’ameublement de la CGT organisait un colloque sur la sous-traitance en tant que caractéristique quasi structurelle du secteur. Entre autres dérives, le détachement est en bonne place. Le recours à la main-d’œuvre étrangère aux conditions d’emploi souvent précaires vient en effet fausser la concurrence et révèle des cas d’esclavage moderne inacceptables. Ainsi, comme l’indique Gilles Letort, secrétaire fédéral, « les conditions de travail des détachés sont très éloignées des standards français : les ouvriers sont corvéables à merci et leurs salaires, certes en apparence conformes, sont souvent ponctionnés pour des prestations assez floues ». De surcroît, les charges sociales sont versées par l’employeur dans le pays d’origine où elles sont la plupart du temps beaucoup plus faibles – c’est là tout l’intérêt pour les prestataires. En outre, l’action syndicale auprès des détachés est mission impossible. Pourtant, en de multiples occasions, les syndicats ont dénoncé des conditions d’hébergement, de travail, de vie, parfaitement inadmissibles. Enfin, l’émergence de prestataires qui sont de simples boîtes aux lettres a permis de multiplier les abus à l’envi. La directive européenne sur le détachement des travailleurs du 16 décembre 1996 est censée réglementer ces pratiques, établissant « un socle de conditions de travail et d’emploi qui doivent être respectées par le prestataire de services dans le pays d’accueil pour qu’une protection minimale des travailleurs soit garantie ». Elle couvre les détachés dans trois cas :- lorsqu’un employeur détache un travailleur vers un autre État membre pour son compte et sous sa direction dans le cadre d’un contrat conclu entre l’employeur et l’autre partie, située dans cet État, pour laquelle les services doivent être effectués ;
- lorsqu’un employeur détache un travailleur vers un établissement ou une entreprise appartenant au même groupe et situé sur le territoire d’un État membre ;
- lorsqu’un employeur, en tant qu’agence d’intérim ou bureau de placement, loue les services d’un travailleur à une entreprise cliente implantée ou opérant dans un autre État membre. Un certain nombre de conditions de travail et de règles obligatoires sont ainsi formalisées par le biais de cette directive de 1996.
Améliorer la directive
C’est pourquoi, après plusieurs années de polémiques, la Commission européenne a soumis un nouveau projet de directive aux États membres de l’UE en mars 2012, pour adapter la législation européenne, clarifier l’exercice des droits sociaux des travailleurs détachés et mettre un terme « aux abus inacceptables ». Dans le même temps, la Commission présentait aussi une proposition de texte destiné à garantir le droit de grève aux travailleurs détachés. Le projet de directive d’exécution définit cinq axes de consolidation :- préciser la notion de détachement pour prévenir les abus ;
- améliorer l’accès à l’information des salariés et des employeurs ;
- renforcer la coopération administrative et l’assistance mutuelle entre États membres ; améliorer l’exécution des contrats (défense des droits, chaîne de sous-traitance, responsabilité solidaire et sanctions) ;
- mettre en place un instrument commun de reconnaissance mutuelle et d’exécution transfrontalière des amendes et des sanctions administratives, et faciliter la coopération administrative.