Où est passée la démocratie sociale ?
De contre-réforme en contre-réforme, le pouvoir d’agir des syndicats a été affaibli et, par ricochet, les droits des salariés s’en trouvent amenuisés. La négociation d’entreprise s’inscrit dorénavant dans une logique néolibérale au service de la compétitivité et l’État met sous tutelle le paritarisme.
Publié le 13 novembre 2024
De contre-réforme en contre-réforme, le pouvoir d’agir des syndicats a été affaibli et, par ricochet, les droits des salariés s’en trouvent amenuisés. La négociation d’entreprise s’inscrit dorénavant dans une logique néolibérale au service de la compétitivité et l’État met sous tutelle le paritarisme.
L’histoire populaire du pays se souviendra d’Emmanuel Macron comme d’un président pourfendeur des démocraties politique et sociale. Deux mois après la victoire du Nouveau Front populaire aux législatives et une majorité relative de gauche à l’Assemblée nationale, Macron a nommé un Premier ministre issu des rangs de la droite, Michel Barnier, approuvé par le Rassemblement national. On retiendra aussi que le président de la République est passé en force en 2023 pour imposer la retraite à 64 ans, en dépit d’une opposition massive de la rue. On se rappellera également que, dès son premier mandat, en 2017, il s’est appliqué à torpiller le contre-pouvoir que peut constituer le syndicalisme. Les ordonnances Travail, en fusionnant les comités d’entreprise (CE), les délégués du personnel (DP) et les comités d’hygiène, de sécurité et des conditions de travail (CHSCT) en une seule instance, le comité social et économique (CSE), mais aussi en renforçant la primauté de l’accord d’entreprise sur la branche, en facilitant les licenciements collectifs, en imposant un barème prud’homal pour le versement d’indemnités en cas de licenciement sans cause réelle et sérieuse ont largement contribué à amoindrir le pouvoir d’agir des syndicats et les droits des salariés. « Un big bang social », pour reprendre l’expression de Maurad Rabhi, dirigeant de la CGT Textile, Habillement, Cuir, Blanchisserie (THCB) et ancien secrétaire confédéral de la CGT. Cette contre-réforme, imposée aux forceps, est l’aboutissement d’une offensive patronale lancée au début des années 2000. Pour mémoire, en 2004, le rapport de Michel de Virville, « Pour un droit du travail plus efficace », préconise un conseil d’entreprise qui exercerait les attributions des DP, du CE et des délégués syndicaux (DS). En 2008, la commission Attali pour « la libération de la croissance française », initiée par le président Nicolas Sarkozy et dont le rapporteur général adjoint n’est autre qu’un certain Emmanuel Macron, propose d’expérimenter une délégation unique dans les PME de moins de 250 salariés. Une décennie plus tard, les observateurs les plus pragmatiques du « dialogue social » ne peuvent que constater les dégâts. Dans son dernier rapport réalisé en 2021, le comité d’évaluation des ordonnances Travail, présidé par Marcel Grignard (ancien numéro deux de la CFDT) et Jean-François Pilliard (Medef), mettait en lumière la diminution des moyens humains et matériels, la lassitude des élus, leur surcharge de travail, la moindre prise en compte des questions de santé et de sécurité au travail, l’effacement de la représentation de proximité… Face à ces critiques, le président Macron préféra dissoudre ledit comité plutôt que de remettre en cause le bien-fondé de sa politique. Sur le terrain, les élus sont unanimes. « Les ordonnances Travail sont une des “réformes” les plus assassines », observe Cédric Brun, délégué syndical central adjoint CGT chez Stellantis.
« Les CHSCT représentaient un contre-pouvoir solide, doté de règles de fonctionnement strictes. La commission santé, sécurité et conditions de travail ne dispose plus des mêmes prérogatives. Résultat, les accidents graves ont été multipliés par trois depuis quatre ans. » Cédric Brun, militant syndical CGT chez Stellantis
« Les CHSCT représentaient un contre-pouvoir solide, doté de règles de fonctionnement strictes. Nous rédigions systématiquement un procès-verbal, quatre élus pouvaient mener des enquêtes, des inspections dans les services. Nous réussissions à pousser les directions dans leurs retranchements. Un salarié qui s’est pris une palette d’une tonne a gagné au tribunal des affaires de sécurité sociale (Tass) parce qu’il s’est appuyé sur les expertises et rapports faits par l’ancien CHSCT. Ce scénario est rendu impossible aujourd’hui. La CSSCT ne dispose plus des mêmes prérogatives. Résultat, les accidents graves ont été multipliés par trois depuis quatre ans », déplore Cédric Brun. En outre, pour rappel, les CHSCT avaient le statut de personne morale et pouvaient ester en justice, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Éric Sellini, coordinateur CGT du groupe TotalEnergies, abonde dans le même sens : « Avec la fusion des instances, le nombre de représentants du personnel a été divisé par deux. Les élus sont obligés d’être spécialistes de tout, donc de rien. Aujourd’hui, la commission a perdu en capacité d’enquête, d’expertise. Sur des sites classés Seveso, il faut du temps pour mener des inspections, on ne l’a plus. Le droit d’alerte, notamment celui en cas de danger grave et imminent, est plus difficile à mobiliser. »« Les CHSCT étaient devenus la “bête à abattre”, ils l’ont abattue », constate, amer, Maurad Rabhi. Selon Eurostat, en 2021, la France enregistrait un ratio de 3,3 accidents mortels du travail pour 100 000 travailleurs, contre une moyenne de 1,8 dans l’Union européenne. Disparitions des CHSCT, des DP, moins d’élus, moins de moyens… La fusion des instances a intensifié le travail des élus et a rendu plus compliquée encore la défense des intérêts des salariés. Bertrand Hammache, secrétaire général de la CGT-RATP, observe : « Nous sommes passés de 800 mandats avec les DP, à 300-350. Au secteur bus, par exemple, les élus passaient 40 % de leur temps en délégation, 60 % à exercer leur métier sur le terrain. Aujourd’hui, ce ratio est plutôt de 80-20. Il y a des CSE qui peuvent durer deux jours tellement l’ordre du jour est interminable ! Une distanciation encore plus grande s’opère avec le terrain. Et comme les élus concentrent plus de dossiers, une lassitude s’installe. La question de la régénération du corps militant va se poser à un moment. »
« Le syndicalisme doit se penser comme un acteur politique à part entière. C’est à dire ne pas penser son terrain d’action comme un terrain subalterne à celui des partis politiques. »Baptiste Giraud et Karel Yon, dans l’ouvrage collectif Le syndicalisme est politique – Questions stratégiques pour un renouveau syndical
La CGT l’a bien compris qui a appelé à un front populaire au lendemain de la dissolution de l’Assemblée nationale. Consciente des enjeux, la centrale syndicale a fait de sa restructuration un chantier prioritaire. Elle s’est fixé comme objectif de renforcer les liens avec ses syndicats, de fidéliser les quelque 70 000 nouveaux syndiqués qui ont adhéré lors de la dernière mobilisation pour la défense des retraites et les législatives. Des efforts sont déployés pour s’implanter auprès des travailleurs précaires tels que les livreurs à vélo, les saisonniers, les aides à domicile, les accompagnantes des élèves en situation de handicap (AESH)… Les prochaines élections à La Poste, dans l’intérim, mais aussi dans les très petites entreprises (TPE), du 25 novembre au 9 décembre, constituent également un moment clé en termes de représentativité et de rapport de force. Au sein des TPE, cinq millions de salariés sont appelés à élire leurs représentants syndicaux. Lors du dernier scrutin en 2021, la CGT s’était hissée à la première place, mais avec seulement 5 % de taux de participation.
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