Yannick Bacaria
membre de la CE de la fédération
de la chimie et s’apprête à créer
l’Ugict CGT de l’usine Trimet à
Saint-Jean-de-Maurienne.
On est avec les gars sur le terrain au quotidien Mêmes horaires mêmes bruits même chaleur
« C’est vraiment ancré chez lui. C’est un militant CGT dans l’âme, honnête, intègre, qui a refusé de grosses offres lors des PSE, confie Laurent Hérédia, coanimateur de la branche industrie électrique et gazière à la FNME CGT avec qui il fut membre de la CE de l’UD de Chambéry de 2008 à 2013. Il a un profil à part : il a gravi les échelons, dirige des dizaines de mecs sans que ça n’entame sa fibre syndicale ou l’empêche de dire ce qu’il pense. Certaines batailles personnelles l’ont aguerri et donné le sens de l’essentiel. » En 2012, alors que RTA annonce son retrait dès la fin des tarifs d’électricité préférentiels accordés à l’usine de Saint-Jean-de-Maurienne, ils travaillent ensemble au contre-projet Hydr’alu pour le développement des industries énergivores en Savoie. « Construire des propositions avec lui, c’est se poser des questions sur le fond et sur le plan technique qu’il maîtrise parfaitement, explique le syndicaliste. C’est une garantie de crédibilité, de cohérence. » Enfance et détours « J’ai un peu bourlingué avant d’atterrir là. Électricien, monteur de remontées mécaniques, maçon, charpentier… j’ai fait un peu de tout », résume-t-il. Et de se rappeler cet épisode professionnel incongru lors de son passage dans une usine de fabrication de cristaux à soude pour la lessive Saint-Marc, à côté de Poitiers : « J’avais été embauché à la maintenance d’une machine qui fuyait tout le temps, les salariés avaient pris l’habitude de ramasser les cristaux tombés régulièrement, ça faisait partie de leur boulot. J’ai réparé la machine, je l’ai améliorée et ça a multiplié la production par 20. Résultat : je me suis fait virer. Ils ne voulaient pas se développer. Ils voulaient délocaliser en Pologne. » Il assume un parcours non linéaire. Et quand on lui fait remarquer le caractère illégal des neuf années passées en tant qu’intérimaire à l’usine de Saint-Jean, il confirme avec un petit sourire fier : « Le chef de service ne m’aimait pas, il m’avait vu passer un pack de bières à des copains grévistes. Photo à l’appui ! » Quant à son évolution de carrière, il n’est ni dupe ni amer, « ils m’ont bloqué OP pendant cinq ans alors que je voulais passer agent de maîtrise, mon étiquette CGT ne devait pas leur plaire. Et puis, un an après mon premier mandat syndical, ils ont fini par le faire. Ils ont dû se dire : on va le faire évoluer pour le faire virer de la CGT ». Raté. Ce qui n’empêchera pas la direction de réessayer régulièrement de l’acheter et de lui compliquer le travail en lui affectant invariablement « les fortes têtes ». « Ils ne m’ont pas fait de cadeaux », conclut-il sans regrets. Il est communiste depuis qu’il a 16 ans et même si « c’est pas facile d’être coco tous les jours, c’est comme ça ; ça fait partie de mes idées depuis toujours ». Ou plutôt depuis cette lecture qu’il a eue, enfant, quand son grand-père, maire communiste, lui a offert Le fils du peuple, de Maurice Thorez. « Ça m’a marqué ; l’idée de ne pas se laisser faire est restée », conclut-il. Le syndicalisme plutôt que la politique est une évidence. « Parce qu’on a le contact avec les gars sur le terrain au quotidien. Mêmes horaires, mêmes bruits, même chaleur… c’est quelque chose à part. » Pourtant l’usine a toujours suscité des sentiments contradictoires, « gamin, ma hantise a toujours été d’aller travailler à l’usine, j’avais l’impression qu’on nous enlevait la liberté. J’avais en tête Les Temps Modernes de Charlie Chaplin ». Il habite Fontcouverte, un petit village de 30 habitants niché à 1 200 mètres en haut de la montagne, qu’on aperçoit au loin depuis le local syndical de l’usine. C’est là le point d’équilibre. D’un côté, la vallée, l’usine, le confinement des ateliers, le bruit de la ferraille, les effluves de chimie, le vacarme des machines, l’urgence des matières incandescentes. De l’autre, les hauteurs, le grand air, les grands espaces, les paysages verdoyants ou enneigés, les tempos des ballades qu’il compose dans son studio, les saveurs du potager qu’il cultive…