Il est des témoignages qui font l’effet d’une bombe. Celui que livra Henri Alleg en 1958 est de ceux-là. Directeur du journal communiste Alger Républicain, interdit en 1955, il est arrêté le 12 juin 1957 par les parachutistes de la 10e D.P et séquestré à El-Biar, dans la banlieue algéroise. Il subira un mois de torture au milieu des cris des suppliciés et des rires gras des paras.
Malgré la censure
Quelques semaines après son passage dans la cellule 72 de la prison civile d’Alger, il rédige La Question (1) que publie Jérôme Lindon aux Editions de Minuit. Sitôt sorti, le livre est interdit et l’éditeur menacé d’inculpation pour « participation à une entreprise de démoralisation de l’armée, ayant pour objet de nuire à la défense nationale ». Des journaux comme L’Express ou France Observateur, déjà engagés dans le combat contre la guerre coloniale, relaient le témoignage d’Alleg et sont à leur tour censurés.
Mais les ciseaux d’Anastasie arrivent trop tard, comme « L’Affaire Audin », portée par Pierre Vidal-Naquet (2), le livre a déjà réveillé bien des consciences. Et ce n’est qu’un début. Lindon contacte Nils Andersson, directeur de La Cité-Editeur en Suisse, qui réédite le livre, agrémenté d’une préface de Jean-Paul Sartre (3). Dans cette dernière, le philosophe écrit qu’Alleg a « payé le prix le plus élevé pour avoir le droit de rester un homme ».
« Tout se sait toujours »
Face au silence d’Henri Alleg malgré les sévices qui n’en finissent pas, le lieutenant des paras menace.
« Ils restèrent un moment silencieux et Charbonnier conclut :
– Bon ! Alors tu vas crever.
– On saura comment je suis mort, lui dis-je.
– Non, personne n’en saura rien.
– Si, répondis-je encore, tout se sait toujours. »
Depuis la parution de La Question, bien des preuves se sont accumulées sur l’instauration de la torture pendant la guerre d’Algérie. Des historiens tels Raphaëlle Branche ont soutenu des thèses sur le sujet (4). Comme le résume Jean-Pierre Rioux : les forces de l’ordre ont torturé systématiquement des suspects, dans le silence complice des autorités civiles.
Alleg achève son ouvrage sur le chant des combattants algériens entonné par les femmes emprisonnées, alors trois jeunes condamnés montent à l’échafaud.
Il écrit : « Tout cela, je devais le dire pour les Français qui voudront bien me lire. (…) Il faut qu’ils sachent pourtant ce qui se fait ici EN LEUR NOM ».
Grâce à Henri Alleg et à ses compagnons, ils l’ont su. Et les générations suivantes les saluent.
(1) La Question d’Henri Alleg, Ed. de Minuit, 2010, 93 p., 6,50 euros.
(2) En 1957, Maurice Audin, mathématicien, assistant à la faculté des sciences d’Alger, membre du Parti communiste, est tué par les paras. L’historien met alors en place un comité pour dénoncer son assassinat.
(3) Le livre va peu à peu faire le tour du monde : Suède, Royaume-Uni, Japon Tchécoslovaquie, États-Unis…
(4) L’armée et la torture pendant la guerre d’Algérie, publiée chez Gallimard en 2001.
Retrouvez l’intégralité de l’article à paraître le 26 juillet dans la NVO n°3497, page 47.