Dominique Cardon, chercheur en sociologie, étudie la manière dont le web influe sur les modalités de l’engagement militant et facilite l’émergence de formes d’expression plus coopératives. Nous l’avons rencontré.
Comme les réseaux télématiques (1) dans les années 1970, Internet, avant de devenir grand public, a été utilisé par des groupes de militants à des fins de coordination et de mobilisation…
Dominique Cardon : L’appropriation du Web a effectivement d’abord été militante. Les collectifs de « sans » (sans-papiers, sans-logis) et des associations comme Act-Up y ont été très actifs dès le début. Le Web offre des capacités d’expression inédites, sans modifier la nature, ni le sens de l’engagement. Au cours de la révolution tunisienne, on a pu entendre des femmes et des hommes remercier Facebook. Mais Facebook n’est pas à l’origine de la révolution tunisienne. C’est l’infrastructure du Web et la manière dont les gens l’utilisent qui rendent possibles des modes de coordination, de sensibilisation, de témoignage, d’engagement nouveaux. Les technologies en elles-mêmes ne changent rien, ce ne sont qu’un support, une architecture.
Au plan militant, le Web redessine-t-il le rapport de l’individu au collectif ?
Dominique Cardon : Il est le lieu où s’enregistrent le mieux les transformations du militantisme et la reformulation des formats d’engagement, comme l’a analysé Jacques Ion [sociologue au CNRS, NDLR] à travers la notion de militantisme distancié. Cette idée traduit une plus grande individualisation des formes d’engagement, une très grande spécialisation qui permet de basculer d’une cause ou d’un thème à l’autre.
Cette individualisation des formes d’engagement, les partis politiques, les syndicats comme les associations y sont confrontés et en souffrent. Sur le Web, on soutient plus qu’on ne s’engage. Quand on étudie les forums sociaux, on s’aperçoit que les individus revendiquent des identités multiples et mettent en avant leur singularité. Dans une réunion de collectif, on ne prend pas la parole en tant que membre de telle ou telle organisation, mais en tant qu’individu… singulier. Et pourtant, cela n’empêche pas de mener des actions collectives.
Sur Internet, la contestation semble plus facilement pouvoir partir d’un individu isolé…
Dominique Cardon : À côté de collectifs comme les Indignés, Occupy ou Anonymous, il peut y avoir des mouvements d’opinion très forts, d’essence pétitionnaire, reposant sur le « clic activisme ». Un exemple, c’est Pénélope Bagieu, dont la BD sur l’impact de la pêche en eaux profondes sur l’écosystème a été à l’origine d’une résolution votée au Parlement européen encadrant cette pratique. Les pionniers du Web ont beaucoup idéalisé la réticularité de l’Internet [mode d’être en réseau, NDLR] qui, selon eux, peut, à certaines conditions, aider à se soustraire aux contraintes de la verticalité qui est souvent le propre des grandes organisations partisanes ou syndicales (structure pyramidale, bureaucratie, communication descendante) et éviter les écueils de la délégation et de la centralisation. Le Web se nourrit de ce principe de réticularité et du refus de déléguer à une structure le soin de définir la nature de la cause, le format de l’engagement, de la mobilisation, la manière de lui donner un sens et de communiquer dessus.Par la manière dont elles utilisent l’humour, le spectaculaire et la communication pour attirer l’attention et mobiliser, les coordinations sur le Web sont-elles en train de damer le pion aux structures plus traditionnelles de la représentation sociale ? Certains parlent d’un décrochage entre mouvement social et mouvement syndical…
Dominique Cardon : Le mouvement social traditionnel est souvent critiqué pour son manque d’inventivité dans les formes du répertoire d’action. S’il peut se montrer efficace quand il faut aller négocier avec les patrons ou traiter de dossiers économiques et sociaux complexes, il peine à capter l’attention par l’humour, la provocation.Il y a des choses à faire pour que les organisations traditionnelles se mettent en capacité d’accueillir et/ou de soutenir ces nouvelles formes de mobilisation
Sur Internet, il faut être inventif. Les groupes ou les associations qui mobilisent sur Internet sont aussi des inventeurs de forme. Indignés ou Occupy ont beaucoup innové. Ou plutôt, ils ont repris des éléments de la tradition libertaire. Ceux qui ont participé à ces mouvements en sont sortis transformés, mais la société, elle, dans le fond, n’a pas vraiment changé.
À mon sens, il y a des choses à faire, des ponts à jeter pour que les organisations traditionnelles se mettent en capacité d’accueillir et/ou de soutenir ces nouvelles formes de mobilisation sur le Web sans les phagocyter ou les écraser. Pour l’heure, les structures qui résistent le mieux, ce sont les petits think tanks (laboratoires d’idées) très activistes, à l’instar de la Quadrature du Net. La Quadrature est un groupe de cinq ou six individus qui, avec le soutien de citoyens de toute l’Europe, ont par exemple dernièrement réussi à faire voter à Strasbourg un texte capital sur la protection de la neutralité du Net européen, qui garantit l’égalité de traitement de tous les flux de données sur Internet.