Les Canuts, un mouvement ouvrier précurseur

Violemment réprimé en 1831 et en 1834, le soulèvement des ouvriers de la soie ouvre la voie à l’organisation du mouvement social, qui n’est pas sans entrer en résonnance avec celui des travailleurs ubérisés d’aujourd’hui.

Par Rédaction NVO
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Publié le 24 juillet 2021
NVO - La Nouvelle Vie Ouvrière, le magazine des militants de la CGT
Cette illustration présente des ouvriers au travail sous le règne de Louis-Philippe (1773-1850). De nombreux enfants travaillent également dans l’atelier, qui produit des textiles. Panneau scolaire des éditions Rossignol.. Rossignol / KHARBINE-TAPABOR
Violemment réprimé en 1831 et en 1834, le soulèvement des ouvriers de la soie ouvre la voie à l’organisation du mouvement social, qui n’est pas sans entrer en résonnance avec celui des travailleurs ubérisés d’aujourd’hui.
Lyon, 1831 et 1834 : les canuts, ces ouvriers de la puissante industrie de la soie, se révoltent pour obtenir des exploitants un « tarif » commun et obligatoire, leur permettant de sortir de la misère. Ces mobilisations sociales succèdent aux révolutions bourgeoises. Un an avant la première révolte des canuts, les 27, 28 et 29 juillet 1830, lors des Trois ­Glorieuses, la bourgeoisie parisienne avait en effet fait appel au peuple pour protester contre les ordonnances de Charles X qui l’écartait du pouvoir politique : le roi venait de décider de quatre ordonnances, la première suspendant la liberté de la presse, la seconde dissolvant la Chambre des députés fraîchement élue, les collèges électoraux étant convoqués pour septembre par la quatrième, et la troisième excluant la patente du calcul du cens électoral (droit de vote en fonction d’un seuil d’imposition), ce qui écartait une partie de la bourgeoisie commerçante ou industrielle du droit de vote. Le peuple de Paris n’avait alors pas hésité à dresser des barricades. À l’issue de cette insurrection, Louis-Philippe prenait le pouvoir. C’était le triomphe de la révolution bourgeoise, mais rien ne changeait alors dans les conditions de vie du peuple et notamment des ouvriers… Les révoltes des canuts vont commencer à changer la donne.

Un quasi-prolétariat faussement indépendant

Lyon est alors le centre de la soie, l’industrie encore la plus importante du pays à cette époque. Quelque 400 « fabricants » ou négociants dirigent cette industrie fortement rémunératrice. Ce sont eux qui commercent et commandent aux canuts le travail, à la pièce, au fur et à mesure, eux aussi qui tirent tout le bénéfice des ventes. Les canuts, eux, sont environ 8 000. Très qualifiés, ils possèdent leur métier à tisser, parfois plusieurs, sont considérés comme indépendants, mais sont en réalité totalement dépendants de ce que leur demandent et leur paient les fabricants. À eux, en outre, la charge des loyers et de l’entretien du matériel. D’autres n’ont que leurs bras : les compagnons, estimés entre 20 000 et 30 000, travaillent dans les ateliers des canuts, y sont souvent logés et sont payés à la journée. Parmi eux, des hommes, et des femmes plus mal rémunérées encore. La tuberculose n’est pas rare parmi les enfants, multipliant les heures sur des rouets à canettes, ces petits tuyaux de bois chargés de soie pour réaliser la trame d’une étoffe. Survivre suppose le plus souvent de travailler plus de quinze ou seize heures par jour. Pour cette population prolétaire qui vit au jour le jour, le moindre incident est synonyme de catastrophe.

L’exigence du tarif

En octobre 1831, les canuts se rassemblent, notamment à la Croix-Rousse, l’un des principaux quartiers de concentra­tion des ateliers. En jeu : la revendication d’un tarif, harmonisant la rémunération de leur travail qu’ils veulent suffisante pour vivre. Pour l’obtenir, ils envisagent des pétitions, des manifestations, l’arrêt des métiers. Les fabricants, eux, prétextent la concurrence internationale pour le leur refuser. Le 18 octobre 1881, ils s’adressent au préfet du Rhône, lui demandant de l’obtenir. Et ils s’organisent, en « circonscriptions de quartiers » ou « sections », deux délégués de chacune d’entre elles siégeant à la « Commission des chefs d’ateliers de la ville de Lyon et de ses faubourgs », avec une « commission centrale » élue. Ils se dotent aussi d’une publication hebdomadaire, L’Écho de la fabrique, qui paraîtra du 30 octobre 1831 au 4 mai 1834, premier journal ouvrier d’information et d’analyse contribuant à faire connaître les conditions de vie et de travail des canuts, leurs revendications, leurs luttes, leurs débats, mais aussi leurs succès. Le préfet finit par établir un tarif, le 26 octobre, avec entrée en vigueur au 1er  novembre, demandant alors au conseil des prud’hommes de veiller à son application, mais précisant que ce tarif n’est admis que « comme une fâcheuse nécessité, dans la crainte des excès auxquels se porteraient les masses soulevées si l’on trompait leurs attentes ». Il n’empêche : nombre de fabricants refusent de le respecter en invoquant la loi Le Chapelier de 1 791 qui interdit tout groupement professionnel, et le décret d’Allarde selon lequel l’État ne doit pas intervenir dans les relations de travail. Pour eux, déjà, un tarif représente une entrave à la liberté économique…

Une répression dans le sang

C’en est trop pour les canuts. Le 21 novembre, ils se soulèvent. Les métiers s’arrêtent. Plus de 6 000 d’entre eux défilent sans armes dans les rues face à des pelotons baïonnettes aux fusils, et des fabricants en armes qui ouvrent le feu. « Pas tant de ménagement pour cette canaille », clame un officier. « Aux armes, on assassine nos frères », réagissent les canuts. Avec un mot d’ordre : « Du travail ou la mort. Nous aimons mieux périr d’une balle que mourir de faim : vivre en travaillant ou mourir en combattant. » Des gardes nationaux se joignent aux insurgés. Et les canuts organisent entre eux la solidarité, notamment grâce à une caisse mutuelle. Puis, ils parviennent à libérer une partie des prisonniers, non pas ceux de droit commun, mais ceux emprisonnés pour dettes, et à partager durant plusieurs jours l’administration de la ville. De quoi inquiéter les fabricants, la bourgeoisie lyonnaise, et le pouvoir central qui craint la contagion du mouvement. De fait, des ouvriers d’autres quartiers et d’autres professions, comme ceux de l’imprimerie, se joignent aux insurgés. Les 25 et 26 novembre, des affiches collées sur les murs de Paris appellent les ouvriers à se soulever avec ceux de Lyon. D’autres se mobilisent à Dijon, ou dans les vignobles bourguignons. Insuffisant cependant pour que la révolte ne reste pas isolée. Et Louis-Philippe envoie la troupe. Le 1er décembre, des détachements de l’armée sont aux portes de Lyon, aux ordres du duc d’Orléans et du maréchal Soult. Ils entrent dans Lyon le 3. Le 6, le préfet est remplacé. Soult annule les livrets des ouvriers, qui doivent s’en procurer d’autres sous trois jours, avec des « certificats de bonne conduite », auprès des commissaires de police de quartiers. Beaucoup doivent s’exiler, notamment les étrangers. Le 7, le tarif est annulé. Des ateliers sont délocalisés pour favoriser la dispersion des ouvriers et espérer trouver dans la population rurale une main-d’œuvre plus docile. Des usines prennent peu à peu la place des ateliers des canuts. La répression aura fait plus de 150 morts et de 500 blessés.

Les prémices d’un mouvement ouvrier qui s’organise

Il n’empêche. « Le prolétariat urbain sonna à Lyon le tocsin d’alarme », dira Karl Marx. Et les canuts n’auront pas dit leur dernier mot. Ils s’organisent, et se mettent de nouveau en grève en avril 1834, alors que le patronat prétend leur imposer une baisse des rémunérations. C’est Adolphe Thiers qui dirige alors la répression. Ministre de l’Intérieur, il laisse d’abord la ville aux insurgés, l’encercle, envoie la troupe, et massacre les révoltés lors de la Semaine sanglante de mi-avril, trente-sept ans avant la Commune de Paris. Comme l’écrira, en 2007, l’historien et militant ­Fernand Rude dans son étude « Les révoltes des canuts (1831-1834) » qui fait encore référence, ceux-ci auront mis en lumière une exigence : « Vivre dignement par son travail. » Leur organisation sera considérée comme précurseuse du mouvement syndical, qui conquerra un droit du travail et la protection sociale, toujours remis en cause et à élargir, en échange du lien de subordination du travailleur au patron. Ce même lien dont les plateformes numériques, le Medef et le gouvernement voudraient aujourd’hui éviter toute reconnaissance aux travailleurs ubérisés du xxie siècle, plaidant une indépendance dont les récents mouvements des livreurs à deux ou trois roues, notamment, ont montré à quel point, comme pour les canuts lyonnais, elle est en réalité factice, justifiant leurs revendications d’accès à la protection sociale et au droit du travail.
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