De 1946 à 1948, de milliers de travailleurs polonais rejoignent la terre de leurs aïeux à l’appel de Varsovie. Avec le soutien de la CGT. Retour sur une page méconnue de notre histoire sociale.
Par
Jacques Kmieciak
Publié le 18 août 2017, modifié le 16 avril 2026
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Jacques Kmieciak
Publié le 18 août 2017, modifié le 16 avril 2026
Gabriela Nawrot-Południak
Mineurs de charbon du Nord ou des Cévennes, ouvriers du fer de Lorraine, paysans du Bassin parisien… De 1946 à 1948, de milliers de travailleurs polonais rejoignent la terre de leurs aïeux à l’appel de Varsovie. Avec le soutien de la CGT. Retour sur une page méconnue de notre histoire sociale.
Les sections polonaises de la CGT aux avant-postes
Cette politique bénéficie du soutien non seulement du Conseil national des Polonais en France (RNP), qui regroupe des associations (OPO, Grunwald…) fidèles à Varsovie, mais aussi du Parti communiste français et de la CGT. Au faîte de sa puissance, la CGT mineurs du Nord–Pas-de-Calais, qui revendique l’adhésion de 20 000 Polonais (pour 95 000 adhérents), joue donc le jeu. Même si l’un de ses dirigeants, Léon Delfosse, consentira que ce fut « un drame, dans les conditions économiques de la France à l’époque, et pour nous-mêmes, d’organiser le départ assez massif de mineurs polonais vers la Pologne ».
Sur le terrain, ses militants déploient une intense activité en faveur des retours. Au ministère du Travail, des représentants de la CGT siègent au sein de la commission mixte en charge de l’organisation de ces retours. Les sections polonaises de la CGT restent néanmoins mobilisées dans le cadre de la bataille du charbon. Ainsi, en janvier 1946, celle d’Avion, près de Lens, prend « la résolution d’accroître la production houillère ». Même attention à ne pas froisser le pays hôte du côté des autorités polonaises. Quelques mois plus tard, Thomas Pietka, consul général de Pologne en France, demande « aux mineurs polonais de travailler sans relâche et jusqu’au dernier moment pour la renaissance française ».
Les motivations des candidats au départ sont variées. Membres de l’antenne française du Parti ouvrier polonais (PPR) au pouvoir en Pologne, les militants communistes ne cachent pas leur sympathie pour le nouveau régime. L’état d’insécurité permanent dans lequel ont été plongés les travailleurs polonais de 1931 à 1936 et la (courte) embellie du Front populaire incitent également une frange moins convaincue de la communauté à quitter la France pour éviter de revivre cette « période noire ». À l’époque, victimes d’une IIIe République sans scrupules, 140 000 Polonais (soit un sur quatre) avaient été renvoyés dans des conditions souvent dramatiques ! On repart enfin pour des raisons patriotiques, sentimentales (« Finir ses joursau pays ») ou purement matérielles (gérer un bien). Les conditions nouvelles offertes par la Pologne populaire décident aussi des personnes guidées par des perspectives de promotion sociale même si jamais les autorités polonaises n’ont fait état d’un « paradis sur terre au-delà de l’Oder ». Au contraire, en septembre 1947, l’ambassadeur de Pologne en France met « les rapatriés en garde contre les difficultés qu’ils pourraient éprouver à se réadapter dans leur pays après de nombreuses années passées en France ».
Vers la Silésie
Dans le Nord, à partir du 15 mai 1946 et jusqu’à décembre 1948, au départ des gares de Lens, Bruay-en-Artois, Arras, Douai et Valenciennes, les convois se succèdent. Les mineurs sont principalement acheminés vers les bassins houillers de Silésie à Bytom, Gliwice, Sosnowiec, Walbrzych ou encore Zabrze. Dans des villes dont les Allemands ont été chassés, ces Francuzy cultivent volontiers leur francité. Cette aristocratie ouvrière instruite et professionnellement aguerrie se heurte parfois à l’hostilité de compatriotes en provenance des campagnes surpeuplées du centre du pays ou des territoires de l’est ; ces derniers les soupçonnant de sympathies pour le régime prosoviétique en place.
Découverte de la Pologne, 1948Jacques Estager, éditions Nord Avril, 12 euros.
Rapatrié en 1947, Félix Juskowiak, alors âgé de 24 ans, appréhende sa nouvelle situation avec satisfaction : « Là-bas, le système social était performant. Le syndicat exerçait un réel contrôle sur la vie sociale. Tout le monde avait droit aux vacances dans des centres de repos très nombreux. Nous ne manquions pas de produits de première nécessité contrairement à ce qui pouvait être dit, ici en France. » L’adaptation a cependant pu sembler difficile à ceux qui « pensaient s’installer dans une sorte de paradis sur terre, oasis de douceur dans une Europe exsangue et dévastée par la guerre. Ceux-là ont connu des déceptions. Ils ont trouvé en Pologne le chaos, les ruines, les dévastations », estime Jacques Estager, journaliste et auteur de l’ouvrage Découverte de la Pologne, 1948, qui traite de ce sujet sensible.
Un mineur sur six !
Ces retours se sont surtout heurtés à l’opposition de la deuxième génération d’immigrés. Ceux qui, nés en France ou qui y sont venus jeunes, manifestent le plus souvent le souci de rester dans le pays qui les a vus grandir. Un pas décisif est franchi lorsque la puissante Église catholique convie, en avril 1949, ses fidèles à se considérer « non plus comme des émigrés appelés à retourner en Pologne, mais comme des Polonais de France ayant choisi de rester dans le pays qui les a accueillis ». Cette année-là, dans un contexte de regain de tensions avec la Pologne, la France refuse de reconduire les accords de rapatriements. La Pologne, à sa seule initiative désormais, continue pendant quelques mois à envisager des retours collectifs.
Au total, 62 000 Polonais de France, dont 6 000 mineurs du Nord-Pas-de-Calais (soit un sur six), auront gagné la Pologne… Ils seront les bâtisseurs d’une Pologne qu’ils rêvent populaire.
Portrait : le « galibot » devenu ingénieur
À l’instar de Thomas Pietka, ancien ouvrier du Valenciennois, devenu préfet de la région de Walbrzych, des rapatriés entament de brillants parcours au sein de l’administration, des organisations politiques ou syndicales, ou au service des collectivités locales. C’est le cas de Mieczyslaw Skarbek, apprenti devenu ingénieur.
Dès 1989 et la restauration du capitalisme en Pologne, des dirigeants ont pris des mesures dites de « décommunisation ». Depuis 2015 et le retour au pouvoir du réactionnaire parti Droit et Justice (PIS) de Jaroslaw Kaczynski, cette campagne s’intensifie. L’instrument de cette politique ? L’Institut de la mémoire nationale (IPN) qui prétend revisiter l’histoire du pays dans un sens ultranationaliste et clérical…
Des centaines de rues ou d’équipements publics sont visées. À Walbrzych (Basse-Silésie), la municipalité pourrait débaptiser la rue Rabiega. Responsable des sections polonaises de la CGT dans le Douaisis, Thomas Rabiega s’est illustré lors des grèves du Front populaire. En 1939, son activisme lui vaut d’être interné au camp du Vernet (Ariège) comme « indésirable ». À la Libération, il regagne la Pologne et prend la direction du syndicat des mineurs de Walbrzych où une rue porte son nom depuis le début des années 1950. Sa débaptisation provoque de multiples réactions dans le Nord-Pas-de-Calais où, comme l’écrit Raymond Frackowiak, le dirigeant de la CGT mineurs, au maire de Walbrzych, Thomas Rabiega a « œuvré à l’amélioration des conditions de vie et de travail des mineurs polonais ». Ici son nom « symbolise l’amitié franco-polonaise ».
À Sosnowiec (Haute-Silésie), c’est un rond-point du nom de Gierek qui est dans le collimateur des autorités. Mineur à Leforest (Pas-de-Calais), militant de la CGT Unitaire, Edward Gierek a été expulsé en août 1934 suite à une grève au fond d’un puits. Bien des années plus tard, en 1970, il accédera à la tête de l’État polonais. Il demeure très populaire en Silésie. Le 19 juin 2017 à Sosnowiec, un rassemblement était organisé par la gauche polonaise pour protester contre cette mesure…