Rattraper la Chine
C’est sur la vieille rengaine d’un développement obtenu en sacrifiant le monde du travail que Narendra Modi est élu en 2014. L’objectif est alors clair : rattraper le retard industriel avec la Chine grâce au « Make in India », mot d’ordre qui est resté lettre morte. En 2025, le secteur manufacturier pèse pour 16 % du produit intérieur brut indien, un chiffre identique à celui de 2014. Différents passe-droits ont certes encouragé les investissements étrangers, sans que ceux-ci ne se traduisent en emplois industriels. C’est durant le Covid-19, alors que les promesses libérales du gouvernement se font attendre et que les manifestations sont interdites, que germe l’idée de refondre totalement le Code du travail de l’Inde pour « faciliter les affaires ». Ses vingt-neuf lois doivent être « simplifiés » en quatre codes. Comprendre : faciliter les contrats précaires ; retour de la journée de douze heures ; affaiblissement du droit à la grève et des syndicats… En 2025, ce nouveau Code du travail a été validé par le Parlement indien, où la coalition du BJP dispose d’une majorité. Sans convaincre les experts économiques. « Le gouvernement assure que ces codes garantissent une protection sociale pour tous, mais ces promesses restent théoriques », explique l’économiste du développement Santosh Mehrotra. « Ainsi, un salaire plancher national a bien été fixé, mais il est si bas (178 roupies par jour) qu’il est inférieur à celui en vigueur dans de nombreux États. »Les syndicats sonnent l’alarme
Sans attendre, les principales centrales syndicales indiennes (CITU, INTUC, AITUC, AIUTU) ont sonné l’alarme avec des manifestations et des grèves sectorielles et nationales. Malheureusement, l’effacement de la classe ouvrière, le développement de l’économie numérique, la place prépondérante de l’économie informelle et la répression des mouvements sociaux ont limité leur impact auprès de l’opinion publique. Ce détricotage du Code du travail envoie un très mauvais signal au reste de l’économie : il ne s’agit plus de lutter contre l’économie informelle mais d’abattre la maigre économie formelle. Certains États dirigés par le BJP font du zèle : l’Uttar Pradesh, avec 240 millions d’habitants, a ainsi voulu suspendre purement et simplement le Code du travail, avant d’être arrêté par la Haute Cour de justice. À l’inverse, les États du Sud, dirigés par l’opposition, montrent à quel point cette casse sociale est contreproductive. Le Kerala, dirigé par le Parti communiste indien marxiste, garantit à tous les travailleurs un salaire minimum et une couverture sociale sans égale dans le pays. Le Tamil Nadu, dirigé par la gauche, concentre les investissements étrangers, en misant sur la formation et le bien-être des travailleurs, plutôt que leur précarisation. Ces politiques de l’offre sont aussi brutales qu’inefficaces. L’Inde ne parvient pas à fournir d’emplois à sa jeune génération, dont le dividende démographique vire au cauchemar. Au sommet de l’État, il n’est pas question de les remettre en question. Idem pour le Code de l’environnement, largement vidé de sa substance. Là encore, les effets sur l’économie sont limités, mais ceux sur la nature sont manifestes. Il a fallu des manifestations de masse pour que le massif des Aravalli, l’un des derniers poumons verts de New Delhi, capitale ultrapolluée de l’Inde, échappe partiellement aux pelleteuses.Côme Bastin, à Bangalore